SOCIÉTÉ
"
Erika ", mon amour …
ou
pourquoi le naufrage de l'Erika me réjouit profondément …
Que
mes amis bretons me pardonnent de ce titre un peu provocateur.
J'aime leur pays et encore plus la mer. Je suis révolté par
cette nouvelle catastrophe écologique qui s'abat sur la Bretagne
mais j'espère qu'elle aidera les gens à enfin ouvrir les yeux.
La mer est mon métier depuis plus de 10 ans. Je suis second
officier sur pétrolier et je peux vous garantir que des catastrophes
maritimes vont encore se produire sans que les tentatives
actuelles de réglementation au niveau français ou même européen
n'y changent quoi que ce soit. La sécurité maritime est en
grave danger mais peu de gens s'en soucient car la plupart
des accidents se déroulent en pleine mer, loin des plages
touristiques et des caméras. Pas un jour ne se passe sans
pollutions ni collisions. Des navires se cassent en deux,
s'échouent, disparaissent corps et biens, sont piratés. Loin
des yeux, loin des préoccupations du monde. Mais la situation
empire sans cesse et de temps en temps, de plus en plus régulièrement,
un accident se produit près des côtes, pollue, cause des dégâts
immédiatement visibles. Alors, tout le monde s'étonne et se
demande comment cela est possible…
Un
aperçu de la situation
Le
transport maritime est une activité vitale pour nos pays.
Il assure à lui seul 90 % du commerce extérieur total de l'Union
Européenne et 35 % du commerce intérieur entre les pays membres.
L'essence qui fait fonctionner nos voitures, le fuel qui produit
une partie de notre électricité, le gaz de ville qui nous
chauffe ou nous permet de cuisiner, mais aussi un grand nombre
de biens de consommation sont transportés par mer.
Le
transport maritime n'est pas et ne sera jamais une activité
sans risque. En dépit des progrès technologiques, les conditions
météorologiques provoquent parfois des situations extrêmes
qui mettent à mal les hommes et le matériel. Cela n'est pas
une raison pour ne pas minimiser les risques. Or, la course
actuelle au profit financier tend à augmenter les risques.
Sur l'ensemble de la flotte mondiale, les hommes manquent
cruellement de formation et le matériel est trop souvent en
mauvais état.
Il
est possible d'acheter un brevet d'officier de marine aux
Philippines. Pour les personnes intéressées, le prix pour
un brevet de troisième lieutenant se situe actuellement aux
environs de 300 dollars (12 000 francs belges).
Un
troisième lieutenant peut être promu chef de quart, c'est-à-dire
que la navigation d'un pétrolier comme l'Erika reposera entièrement
sur ses épaules pendant son quart (deux fois quatre heures
par jour), y compris lors de la traversée de la Manche le
long du rail d'Ouessant. Le commandant ne peut en effet rester
éveillé 24 heures sur 24, même si le trafic maritime est dense.
Des troisièmes lieutenants comme celui-là, on en rencontre
de plus en plus en mer. Ce sont eux qui prennent les rails
de séparation de trafic à contresens, qui refusent de manœuvrer
alors qu'ils doivent céder la priorité (savent-ils seulement
qu'il existe un règlement international pour prévenir les
abordages en mer ?) ou qui appellent les autres navires pour
demander, un peu embarrassés quand même, s'il est possible
de leur fournir leur position ! Je n'invente rien. Ce sont
des situations vécues.
Au
niveau du matériel, l'état de certains navires est parfois
à peine croyable. En Inde, on échoue sur les plages les navires
bons pour la ferraille afin de les démanteler et de récupérer
les matériaux intéressants. Un ami commandant a récemment
conduit là-bas un navire en très mauvais état (coque sérieusement
endommagée, sans les pompes qui maintenaient le navire à flot,
il aurait coulé). Avant d'échouer le navire, il a reçu l'ordre
de rendre inutilisable la salle des machines en détruisant
les systèmes de contrôle, pompes, alternateurs, etc… car sa
compagnie craignait que le navire une fois échoué ne soit
remis à flot, maquillé et affublé d'un autre nom. Il n'est
pas rare qu'une compagnie peu scrupuleuse récupère une telle
épave pour la faire naviguer quelques années encore…
Pourquoi
une telle situation ?
Parce
que la recherche du profit maximum pour les entreprises amène
à prendre des risques et à rechercher parallèlement tous les
moyens possibles pour rejeter sa responsabilité en cas d'accident.
Il
y a 10 ans, après l'échouage de l'Exxon Valdez (1989) en Alaska
qui coûta huit milliards de dollars (320 milliards de francs
belges) à la compagnie Exxon, les grosses compagnies pétrolières
ont pris peur. Pour éviter à l'avenir une telle perte financière,
elles n'ont pourtant pas cherché à investir dans la sécurité
des navires ou la formation des hommes. Elles ont au contraire
décidé de se défaire de leur division " marine ". Les navires
qui leur appartenaient en propre ont été vendus et elles ont
licencié leur personnel qui était en général très qualifié,
car en provenance des nations traditionnellement maritimes,
comme l'Angleterre ou la Norvège. Depuis, elles affrètent
(louent) des navires à des compagnies de transport maritime.
Sous le couvert d'une paperasserie certifiant que le navire
loué est conforme aux règlements internationaux, elles espèrent
reporter leur responsabilité sur le propriétaire du navire
en cas d'accident. C'est ce qui se passe avec l'Erika. Total-Fina
n'est légalement pas responsable car elle n'est que la cliente
d'une compagnie maritime. Total-Fina ne devait pas s'inquiéter
de savoir que l'Erika avait 25 ans et battait un pavillon
de complaisance (celui de l'île de Malte). Qu'importe si ce
navire avait déjà connu trois pavillons (c'est-à-dire nationalités)
et huit propriétaires différents. Qu'importe s'il avait été
contrôlé par quatre sociétés de classifications successives,
alors qu'une partie du système de contrôle repose sur un suivi
continu du navire de sa construction à sa mise à la ferraille.
Dans un tel enchevêtrement administratif, plusieurs rapports
signalant une corrosion excessive avaient déjà été rédigés…
sans suite. L'Erika s'était déjà échoué plusieurs fois sans
entraîner de contrôles approfondis.
Le
client n'étant pas responsable, on va se retourner contre
le transporteur. Mais un armateur (propriétaire) peu scrupuleux
a de nombreux moyens pour esquiver sa responsabilité. Très
souvent, il crée une société écran qui ne possède qu'un seul
navire afin de limiter en cas d'accident le remboursement
des dommages aux avoirs de cette seule société écran. Une
autre méthode classique consiste à inscrire son navire dans
le registre d'un pays peu soucieux des réglementations internationales.
Ce sont les pavillon de complaisance, comme les Bahamas, Chypre,
le Libéria, Malte ou Panama. Il s'agit simplement de pays
proposant, en échange d'une redevance annuelle, de battre
leur pavillon national, au mépris de l'article 5.1 de la Convention
de Genève sur la haute mer de 1958 qui précise que " Les navires
ont la nationalité du pavillon qu'ils ont le droit d'arborer.
Il doit exister un lien véritable entre l'État et le navire;
en particulier, l'État doit effectivement exercer sa juridiction
et son contrôle dans les matières administratives, techniques
et sociales sur les navires qui battent son pavillon. ". Pour
l'armateur, les pavillons de complaisance ont de nombreux
avantages : pas d'administration capable d'imposer la mise
en œuvre des règlements internationaux, possibilité de choisir
leur équipage sur le marché mondial, là où les gouvernements
et syndicats imposent le minimum de règles sur les conditions
de travail et les salaires, absence de taxes (un droit d'enregistrement
et une redevance annuelle calculée en fonction du tonnage
mais pas d'impôts sur les bénéfices). A titre d'exemple, en
1998, Panama était le premier registre mondial avec 6143 navires
(18,5 % de la flotte mondiale). Enregistrer son navire au
Panama coûte 5000 dollars par an et peut se faire en moins
de 48 heures sans aucune inspection du navire au préalable.
Doit-on vraiment s'étonner si, en 1996, le Panama a perdu
21 navires dans des accidents divers ?
Alors,
quelles solutions ?
Un
des moyens pour une compagnie multinationale de réduire ses
dépenses est de diminuer ses coûts de transport. Il y a donc
une forte pression au niveau mondial pour maintenir le fret
(location du navire) à un prix peu élevé. Cette pression s'exerce
d'autant plus facilement que la politique de construction
navale adoptée par certains pays (principalement le Japon
et la Corée du Sud : 69 % du marché mondial en 1998) couplée
avec la volonté de nombreux pays en voie de développement
de se lancer dans le transport maritime (source apparemment
facile d'entrées de devises étrangères) amène une surcapacité
de la flotte mondiale par rapport à la demande, estimée à
environ 20 %. Le fret est bas. La compétition est féroce entre
les compagnies maritimes. La tentation de réduire les coûts
en négligeant la sécurité est grande. Les règles et standards
internationaux existent mais leur mise en application est
laxiste, inadéquate et non uniforme. Les solutions possibles
se déduisent logiquement de ce constat. D'abord, une hausse
du fret, qui se reportera inévitablement sur le consommateur
final. Est-on prêt à payer quelques centimes de plus le litre
d'essence pour une sécurité accrue ? Ensuite, une mise à la
ferraille de tous les navires anciens qui ne respectent pas
les normes (65 % de la flotte mondiale est âgée de 10 ans
ou plus, 15 % de 20 ans ou plus). Une coopération des sociétés
d'assurance maritime est ici indispensable afin d'augmenter
sensiblement les primes pour les navires trop âgés en mauvais
état. Enfin, une coopération européenne et internationale
afin d'appliquer strictement les règles en vigueur sur le
contrôle des navires et l'examen des compétences des équipages.
Une
catastrophe comme celle de l'Erika pourrait être une opportunité
pour démarrer un processus de réflexion sur les problèmes
de sécurité en mer et pour y apporter des solutions. C'est
pour cela que je me réjouis d'une certaine manière lorsque
de tels accidents se produisent le long des côtes, à la vue
de tout le monde.
Malheureusement,
le débat s'oriente pour le moment sur le risque de cancer
pour les bénévoles qui ont nettoyés les plages, alors que
ce risque est quasiment nul dans les conditions où ces personnes
ont travaillé (en plein air et pendant une durée limitée).
Si l'on s'égare dans de telles discussions sans voir les problèmes
réels, alors le drame de l'Erika n'aura servi à rien. Et c'est
plutôt cela qui serait vraiment désespérant …
Mike
Alpha
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